Rupture
Rupture
La nuit se glisse
Comme un serpent soyeux
Suintant de peur
Tu n’es plus là
Le vide informe des murs froids
Le vide a pris ta forme
Le silence est plein de voix
Sans toi
Belfast Parano, Chapitre 4
Chapitre 4
James avait brusquement repoussé le clavier de son ordinateur, avant de venir s’affaler aux cotés de Johanne sur l’énorme canapé rouge qui trônait dans son salon, entre un authentique jukebox de 1955 et une armoire vitrée pleine jusqu’à la gueule de disque vinyles et gadgets kitsch. Ce décor d’une époque qu’il n’avait pas connu le rassurait. Il aimait à se plonger dans ces artificielles fifties hollywoodiennes, à se couper du monde, à oublier jusqu’à sa propre existence ; « vivre jeune mourir vite », dans les bras des starlettes, selon un scénario préétabli. Le sourire de Marylin, sur le mur en face de lui, au dessus des ordinateurs, resplendissait de manière absolument obscène aujourd’hui. Le monde, il le savait trop bien, continuait à tourner quelque soit le nombre de morts. Johanne, au ralentit, se leva pour attraper sa réserve d’herbe et de tabac, afin de se rouler un nouveau joint. Son regard éteint lui rappela celui des poissons à l’étalage sur le marché.
A part attendre, de toute manière, que faire d’autre…
Il se saisissait d’une bouteille de Bushmills et d’un verre, bien décidé à s’abrutir l’esprit lui aussi, quand deux de ces ordinateurs se mirent à résonner de multiples tintements, comme autant de téléphones. Johanne émergeât de sa torpeur d’un sursaut. James vint se poser derrière sa console informatique. On cherchait à l’appeler simultanément sur TOUS ces logiciels Vo.I.P.… Sur messenger : Liam… Sur WebLive : Liam… Sur Skype : Liam…. Il accepta la conversation sur Skype.
Liam : Faut que je te parle immédiatement.
James : Désolé, Brother, pas le moment de se réjouir. J’ai eu une dure journée.
Liam : Rien de joyeux, c’est à propos de ton père… Je ne sais pas comment te dire ça. Il faut qu’on se parle en direct.
James : En direct ou part écrit ça change rien. Qu’est-ce qu’il a encore ?
Liam : Il est mort…
James sentit sa colonne vertébrale tomber en morceaux. Il tenta d’établir une communication vocale sur le logiciel. Pas moyen de passer l’appel. Pas le temps de voir ce qui bloque. (le pare-feu ?). Il se jeta sur son téléphone fixe, composa le numéro de Liam de mémoire, oublia l’indicatif. Il recommença, en s’efforçant de souffler. Liam décrocha. James lui hurla dans les oreilles :
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ??
La voix calme de son ami lui répondit d’un ton mécanique :
- Selon les flics, c’est un cambriolage qui a mal tourné…
- Liam, bordel de merde, dit moi ce qui c’est passé !!
Ce dernier répéta lentement, en appuyant sur chacun des mots :
- Selon les keufs, c’est un cambriolage qui a mal tourné… ce matin, vers 10h… C’est Kieran Adams qui a appelé les Crime stopper… Il dit qu’il a vu une grosse voiture bleue…
James resta silencieux quelques secondes, éclusa une rasade de whiskey à même la bouteille et dit, d’une voix beaucoup trop rapide :
- Qu’est-ce qu’il fout… C’est bon, j’ai compris. On a un cadavre ici aussi… mais je… j’arrive… je prends le premier avion que je trouve.
Il raccrocha d’un doigt tremblant, lâcha le combiné et explosa en sanglots. Johanne s’approcha de lui et l’entoura de ces bras. Sans dire un mot.
Quand elle lui annonça qu’elle avait réservé deux billets pour le dernier vol vers Dublin, James ne protesta même pas et acquiesça d’un signe de tête. Ils avaient une heure devant eux avant que le taxi, pour l’aéroport de Marignane, ne les attende à l’entrée de la rue Pavillon.
Dans la chambre, James, anesthésié par la nouvelle, remplissait une grosse valise Samsonite noire, qu’il venait de tirer de son nid de poussière, avec des gestes mécaniques. Quatre costumes, un tas de sous-vêtements, des chaussettes deux bolo-tie, une bouteille de parfum…
Merde, même en juillet on se les gèle là-haut.
Il ajouta dans la valise son pardessus noir en drap, et réalisa qu’il avait oublié pas mal de choses. Johanne, de son coté, se contentait de ramasser en vrac deux jeans pas trop troués qui trainaient au sol, quelques T-shirt et sweat-shirt, une poignée de petites culotes et de soutiens-gorges qu’elle fourrait en tas dans son sac à dos. Elle observait discrètement le niveau de la bouteille de whiskey que James avait transporté avec lui dans la chambre. A chaque vêtement soigneusement posé dans la valise, il ingurgitait une longue rasade d’alcool. Elle le savait bon buveur, et avait même prit quelques cuites mémorables avec lui. Là, il se saoulait dans l’urgence de faire déconnecter ces neurones, d’échapper un peu à la douleur. Elle craignait qu’il dépasse les limites et ne soit pas en état de prendre l’avion.
Elle-même se sentait bien plus enragée que triste. Elle avait toujours pensé que lorsque l’on pleure la mort d’une personne, on verse plus des larmes sur soi même que sur le défunt, qui, lui, de toute manière, ne souffre plus. On est affecté par le vide que crée cette disparition bien plus que par cette disparition elle-même. Lorsque l’on pleure une mort, on pleure le manque, le néant au sein de notre propre vie… On s’apitoie sur soi même… Or, cela n’avait jamais été dans les mœurs de Wonder Johanne de s’apitoyer sur elle-même.
Elle avait pris cette décision enfant, lorsque sa mère l’avait envoyée dans un pensionnat catholique. Elle se battrait toujours et n’aurai besoin de personne. Jusqu’ici, elle avait réussit à mettre cela en pratique. Même si elle tenait beaucoup à Henriette, elle ressentait plus de rage à l’idée que l’on ait abrégé sa vie de cette manière que de chagrin de la savoir réduite à néant, et cette rage était encore augmentée à l’idée que James venait, lui, d’être privé de son père de la même façon.
Mais,…Merde ! Priorité aux vivants !
De ce quelle savait, en dépit de quelques tensions, James et son père s’étaient toujours aimés et soutenus ; James allait donc sérieusement avoir besoin d’elle ici… Il allait falloir qu’elle se batte pour deux. Si elle l’aimait vraiment, c’était le moment ou jamais de lui prouver. Elle ferma les attaches de son sac à dos d’un geste brutal et décidé puis profita de l’absence momentanée de James pour escamoter la bouteille de whiskey discrètement.
Quand James revint du dressing, avec deux chemises blanches parfaitement repassées, Il chercha des yeux l’alcool. Constatant sa disparition, il ne dit rien, se contentant d’hocher la tête d’un air entendu. En dépit de la présence d’une pile d’une dizaine de chemises parfaitement repassées dans son placard, il avait ressenti le besoin de manier le fer. Cet activité qui rebute la plupart des gens le propulsait, lui, dans le monde des équations et de la rationalité. Il en était arrivé au résonnement suivant : si Henriette et Brendan avaient été assassinés à la même heure, sans doute de la même manière, et à plus de huit cent miles de distances, il y avait obligatoirement un lien entre les deux. Les coïncidences de ce type ne se trouve que dans les romans de gare, et encore, ceux des années 30… Outres le fait d’avoir dépassé la soixantaine, d’être cardiaques, têtus et casse-pieds, ils étaient surtout liés à lui, James Connolly…
Henriette n’avait sans doute pas été tuées par les Santini, mais bien pour l’atteindre lui, James Connolly… Quand à son père, qui pourrai en vouloir à un vieux serrurier à la retraite et en moitié jobard ?… Et ça ne pouvait venir que d’Irlande, puisqu’en France il utilisait l’identité de Charles Parker, citoyen britannique, né dan le Sussex et diplômé de Cambridge, pour ces affaires… De plus, très peu de ces « partenaires » financiers ne l’ont rencontré en personne. A Belfast, par contre, tout le monde connaissait son père, Brendan Connolly, revenu au pays, en 2004, suite à une mise à la retraite forcée lors de la rénovation de son immeuble londonien… et surtout tout le monde le connaissait lui, le fils, James Connolly, membre de l’IRSP et de l’INLA, braqueur arrêté et condamné en 97, accusé du meurtre d’un petit dealer, Peter Tohill, acquitté suite à une contre-expertise balistique, soupçonné par la suite de quatre autre meurtre inexpliqué, de cinq braquages, d’un enlèvement et de trois attentats à la bombes… Il avait fait la une des tabloïds pendant plusieurs mois en 1997 et 1998, chaque fait attribué à l’INLA qui revenait sur le tapis lui était systématiquement attribué…
Ouais,… et si ça vient de là-haut ça peut venir d’une bonne centaine de personnes différentes… Il faut convaincre Johanne de rester ici…
Ses yeux se posèrent sur cette dernière, assise en tailleur au sol, les coudes sur son sac à dos. C’est fou ce qu’elle pouvait ressembler à sa grand-tante quand elle fronçait les sourcils de cette manière, en les faisant presque se rejoindre…
Henriette n’était pas là-haut… et elle avait toujours été méfiante et habituée à faire gaffe à sa peau… et pourtant… Et de toute façon elle refusera de se planquer ici… et tu ne sais pas ce qu’est devenu Ange…
Et la disparition de l’Ange en pleine mer, ne plaidait finalement pas pour cette piste irlandaise unique.
Et calmos, Jim, tu tires des plans sur la comète là… et puis je n’ai absolument aucun élément sur la mort de mon père… et le Bushmills n’aide pas à raisonner clairement… On a déjà vu pire que ça en matière de coïncidence… Ton vieux a tenu à se réinstaller à Beeshmont, c’est pas ce que l’on fait de plus sûr comme coin… et Henriette a toujours été une pro pour se mettre dans des histoires dangereuses…
Johanne se releva, prit son vieux blouson de cuir tout râpé qu’elle avait jeté sur le lit et le coinça entre les attaches de son sac. Elle était prête à partir. James se dit qu’elle n’avait sans doute pas conscience de la situation, mais qu’il la ferait protéger plus efficacement là-haut. Un tueur, quel qu’il soit, ne s’aventurerai pas à s’approcher de son dingue de cousin John, qui sortait tout juste de prison où il avait passé quinze ans pour le meurtre du grand chef de l’UDA…
Johanne regardait fréquemment la montre Smatch noire et rouge qu’il lui avait offerte pour ses vingt-six ans. Il lui sembla qu’elle était impatiente de partir mais quand elle lui dit, d’un ton faussement enjoué :
- On décolle ?
Il s’aperçue que sa voix tremblait légèrement, et que ce n‘était pas d’excitation. Il acquiesa d’un signe.
Johanne l’avait devancé dans le couloir. Il donnait un dernier tour de clef à la serrure de la lourde porte blindée qu’il avait installé lui-même pour sécuriser son logement, quand il sentit, trop tard, une présence. La porte du placard sous l’escalier menant aux étages s’ouvrit à la volée. Une ombre noire le propulsa contre le mur d’un violent coup d’épaule et lui plaqua le canon d’une arme sur la tempe.
- Allez, hop ! Demi-tour on rentre ! Et pas de faux mouvement, ajouta l’homme cagoulé en direction de Johanne, sinon ton mec risque d’avoir des courants d’air dans les neurones.
